lundi 16 septembre 2013

Et le parfum des roses

-La ville c'est plein de solitude.
Le long de la façade en rondins, des papillons vastes comme la main butinent les cœurs saignants des roses trémières. Plus bas, les abeilles s'activent autour des agastaches en fanaison, et des asters de saison. Les fleurs tremblent à peine, effleurées par le vent des plaines. C'est l'été indien.
Japhy va chercher quelques bûches à fendre. Le bois débité est entassé sous des pommiers alourdis, et l'on entend vrombir les mouches, autour des fruits. À chacun de ses pas, des milliards de sauterelles s'égaillent dans l'herbe sèche. Il a laissé sa bière sur le billot, au soleil. Là où les insectes crissent.  
Cet après-midi, la nature embaume l'amour. Un souffle de brise gonfle le linge suspendu entre deux pins rouges, puis s'élance en travers du ciel, bleu, blanc, en plein dans la lumière incendiaire ; et puis s'égare et puis s'élève jusqu'à la cime des sapins noirs. Frrr. Frrrr. La nature bruisse, bruisse. Un corbeau croasse.
-Viens.
-Reste ou pars.
Il a posé sa bière sur le billot.
Torse nu, brun comme un Indien, Japhy laisse couler la sueur dans son dos. Ça le chatouille le long des muscles et sur le front et sous les bras.
Quand vient Sara, il attrape une chemise imprégnée de rose et de vent, qui lui colle à la sueur, avec encore un peu de soleil emprisonné sous le tissu. Et il sert son amoureuse qui paraît minuscule entre ses bras, toute enlacée dans son amour d'homme.
-Viens.
-Reste ou pars.
Il a saisi la hache et installé une bûche sur le billot. Ses muscles roulent sous la peau. Ronds comme du pain de campagne. Le son d'une hache qui s'abat ; on dirait les battements d'un cœur las ; tchac, tchac, un rythme lent charriant d'inéluctables présages. Et malgré la sueur, et malgré le soleil écrasé sur son dos, Japhy s'active dans les effluves d'amour et de sciure. Et le parfum des roses.
Quand vient Sara, ils vont au bord de l'eau. Faut s'avancer dans les bois, parmi les frondes hérissées des fougères, et déjà l'on perçoit le froissement de l'eau, rompu par les trilles des oiseaux. Puis apparaissent les abords moussus d'une rivière. Enfin, en quelques enjambées, on atteint une minuscule plage de sable et de galets, cachée sous des sapins dégarnis.
Japhy allonge sa princesse sur le sable, avec des gestes d'orfèvre. Sara s'accroche à lui. Sara, Sara. Viens, reste ou pars. Les poissons happent leurs soupirs à la surface de la rivière. Le parfum sauvage de l'amour et des roses. Leur sueur mélangée. Odeurs fauves d'homme, de femelle et de ville. Haleine, bruyère, résine. Japhy aime. Sara, Sara.
Quand les amoureux ont fini ; ils n'ont plus rien à se dire.
Le bois sur le billot, les muscles sous la peau, qui roulent. Et la sueur, et le soleil, écrasé sur le dos.
Sara a fait claquer la portière. La voiture emprunte le petit chemin de terre, soulevant des bancs de poussière dans la fournaise et les senteurs de rose. les mouches vrombissent, les sauterelles s'égaillent dans l'herbe sèche, tandis que des nuages chargés d'orages se traînent à l'horizon.
Le long de la façade en rondins, les fleurs ont cessé de se balancer.

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